Yama et Niyama : bien plus que des règles de vie

Dans les huit membres du yoga décrits par Patañjali, les Yama et les Niyama occupent les deux premières places, avant même les postures, la respiration ou la méditation.

Et pourtant, ce sont souvent les parties les plus vite résumées.

On présente généralement les Yama comme des règles de conduite envers les autres, et les Niyama comme des règles de conduite envers soi-même. Cette manière de les expliquer a le mérite d’être simple. Elle donne un premier repère. Mais elle peut aussi appauvrir considérablement leur portée.

Car si l’on cesse de les considérer comme une simple liste de comportements à adopter, une autre lecture apparaît : celle d’une véritable méthode de connaissance de soi et de travail sur soi.

C’est cette lecture qui, pour moi, change tout.

Une présentation classique… mais incomplète

La distinction entre Yama et Niyama ne sort pas de nulle part.

Les cinq YamaAhimsa, Satya, Asteya, Brahmacharya et Aparigraha — concernent effectivement notre manière d’agir, de réagir, de désirer, de prendre, de retenir ou d’entrer en relation. Ils portent donc clairement une dimension éthique.

Les cinq NiyamaSaucha, Santosha, Tapas, Svadhyaya et Ishvara Pranidhana — évoquent quant à eux la purification, le contentement, la discipline, l’étude de soi et une forme de lâcher-prise ou d’abandon à quelque chose qui nous dépasse.

Il est donc tentant de résumer :

Yama = relation aux autres
Niyama = relation à soi

Mais cette opposition devient beaucoup moins évidente dès que l’on replace ces notions dans la philosophie du yoga.

Ce que le yoga appelle « extérieur »

Une distinction m’a été transmise en formation et elle a profondément transformé ma manière de comprendre ces deux premiers membres du yoga.

Lorsque le yoga distingue ce qui est extérieur de ce qui est intérieur, la frontière n’est pas forcément celle de notre peau.

Notre corps peut être observé.
Nos sensations peuvent être observées.
Nos pensées, nos émotions, nos peurs, nos désirs et nos conditionnements aussi.

Ils appartiennent tous à ce dont nous pouvons faire l’expérience.

Dès lors, ce qui est « extérieur » ne désigne plus seulement les autres ou le monde autour de nous. Une peur peut être extérieure à la conscience qui l’observe. Une pensée aussi. Une croyance, une réaction automatique, un désir ou une colère également.

Et cette nuance change profondément la manière d’aborder les Yama.

Les Yama : des outils de connaissance de soi

Les Yama sont souvent traduits par des termes comme « retenues », « restrictions » ou « principes éthiques ». Mais dans ma pratique et dans mon enseignement, j’aime d’abord les envisager comme des outils de connaissance de soi.

Ils offrent cinq angles d’observation pour mieux comprendre notre manière de fonctionner.

Ahimsa — la non-violence

La question n’est pas seulement :

Suis-je violente avec les autres ?

Elle devient aussi :

Où existe-t-il de la violence dans ma manière de fonctionner ?

Dans ma façon de parler, bien sûr.
Mais aussi dans ma façon de me parler.
Dans les exigences que je m’impose.
Dans mon rapport à mon corps.
Dans ma difficulté à respecter mes limites.
Dans ma manière de vouloir forcer certaines situations.

Satya — la vérité

Satya nous invite à observer notre rapport à la vérité, mais aussi toutes les histoires que nous nous racontons.

  • Qu’est-ce que je refuse de voir ?
  • Qu’est-ce que j’interprète ?
  • Quelles croyances ai-je fini par prendre pour des vérités ?

Asteya — ne pas prendre ce qui ne nous appartient pas

Asteya ne se limite pas aux biens matériels.

Il peut aussi interroger des mouvements plus subtils :

  • est-ce que je prends le temps ou l’énergie des autres ?
  • est-ce que je me compare sans cesse ?
  • est-ce que je cours après quelque chose que je crois ne pas avoir ?

Brahmacharya — la juste utilisation de notre énergie

Brahmacharya nous amène à regarder :

  • où part mon énergie ?
  • qu’est-ce qui m’épuise ?
  • qu’est-ce que je nourris quotidiennement par mon attention ?

Aparigraha — le non-attachement

Aparigraha interroge ce à quoi nous nous accrochons.

À des objets, peut-être.
Mais aussi à une image de nous-mêmes, à une relation, à une habitude, à une croyance, à une manière dont les choses « devraient » être.

À partir de là, les Yama cessent d’être une liste de comportements moralement bons ou mauvais. Ils deviennent des miroirs. Ils révèlent nos automatismes, nos zones de tension, nos fonctionnements répétitifs.

Ils nous aident à voir.

Observer sans se juger

C’est ici qu’une distinction devient essentielle.

Si je considère Ahimsa comme une règle qui me dit :
« je dois être non violente »,
alors chaque fois que je découvre une forme de violence en moi, je risque d’en conclure que j’ai échoué.

Mais si Ahimsa devient aussi un outil d’observation, cette découverte prend un tout autre sens. Elle devient une information.

Pourquoi ai-je réagi ainsi ?
Qu’est-ce qui a été touché ?
Une peur ?
Un besoin de contrôle ?
Une insécurité ?
Une habitude ancienne ?
Une croyance profondément ancrée ?

Peu à peu apparaissent ce que j’aime appeler des nœuds qui nous empêchent d’être en paix avec nous-mêmes. Des endroits où certaines peurs, certains conditionnements ou certains automatismes nous maintiennent dans des réactions qui ne nous conviennent plus, mais que nous répétons malgré nous.

Les Yama permettent de rendre ces nœuds visibles.

Et c’est seulement lorsque quelque chose devient visible que le travail peut commencer.

Les Niyama : des outils de travail sur soi

C’est ici que les Niyama prennent toute leur force.

Une fois que l’observation a mis en lumière certains mécanismes, il ne suffit pas de les comprendre intellectuellement. Il faut apprendre à travailler avec ce qui a été vu.

C’est ainsi que j’aime aborder les Niyama : comme des outils de travail sur soi.

Saucha — clarifier

Saucha invite à faire de la place.
À nettoyer ce qui encombre, aussi bien dans notre environnement que dans certaines habitudes physiques, mentales ou émotionnelles.

Santosha — apprendre le contentement

Santosha nous met face à notre tendance permanente à vouloir que les choses soient autrement. Il nous aide à cultiver une autre relation à ce qui est déjà là.

Tapas — transformer par la pratique

Tapas, c’est l’engagement dans le changement.
Non pas la dureté envers soi-même, mais la capacité à rester présente dans l’effort juste, même lorsque les anciens automatismes cherchent naturellement à reprendre leur place.

Svadhyaya — approfondir la connaissance de soi

Svadhyaya prolonge le travail d’observation. Il nous invite à continuer à étudier, à relier ce que nous vivons à ce que les enseignements du yoga mettent en lumière.

Ishvara Pranidhana — lâcher ce que nous ne contrôlons pas

Ishvara Pranidhana ouvre un espace plus vaste : reconnaître qu’une partie de la réalité nous échappe, et apprendre progressivement à ne plus dépenser toute notre énergie à vouloir tout maîtriser.

Les Niyama ne sont donc pas là pour nous dire comment devenir une meilleure version de nous-mêmes. Ils nous donnent des directions pour travailler avec ce que l’observation a révélé.

Deux dynamiques inséparables

Il serait trop simple d’imaginer que tout fonctionne selon un schéma linéaire :

un Yama révèle un problème → un Niyama le résout

Ce n’est pas ainsi que nous fonctionnons.

Une même situation peut révéler en même temps de l’attachement, de la peur, une difficulté à poser ses limites, une forme de violence envers soi-même ou une croyance profonde.

Et sa transformation peut demander à la fois du discernement, de la discipline, de l’étude de soi, du contentement et du lâcher-prise.

Les dix principes fonctionnent donc comme un système vivant.

Les Yama nous aident à voir.
Les Niyama nous aident à travailler avec ce que cette vision met au jour.
Puis ce travail révèle de nouvelles choses à observer.

Observer. Comprendre. Expérimenter. Observer à nouveau.

C’est un processus dynamique, vivant, jamais complètement achevé.

Bien plus qu’une morale

C’est pour cela que réduire Yama et Niyama à de simples règles de bonne conduite me paraît insuffisant.

Bien sûr, ils portent une dimension éthique. Mais leur portée ne s’arrête pas là.

Ils ne servent pas seulement à « bien se comporter ».
Ils servent à mieux voir ce qui nous traverse.
À reconnaître ce qui nous conditionne.
À mettre en lumière les réactions qui nous éloignent de la paix intérieure.
Puis à travailler avec elles, de manière concrète, patiente et progressive.

Autrement dit, ils ne sont pas seulement des principes à respecter. Ils sont des instruments de transformation.

Une ouverture philosophique : Puruṣa et Prakṛti

C’est peut-être ici que la lecture philosophique du yoga classique éclaire le plus profondément cette démarche.

Dans les Yoga Sūtra, l’un des enjeux fondamentaux est de distinguer Puruṣa et Prakṛti.

  • Puruṣa désigne la conscience, ce qui observe.
  • Prakṛti désigne la réalité psychophysique : le corps, le mental, les sensations, les émotions, les pensées, les tendances, les mouvements de la nature.

Autrement dit, tout ce que nous pouvons observer — y compris nos pensées, nos peurs ou nos réactions — appartient au champ de l’expérience. Cela fait partie de ce qui se manifeste, change, se conditionne, s’agite.

Les travaux académiques contemporains consacrés au yoga classique rappellent explicitement cette distinction. Et elle donne un cadre philosophique solide à ce que l’on commence parfois à percevoir dans la pratique :

je peux observer ma peur sans être confondue avec elle ;
je peux observer ma colère sans être réduite à cette colère ;
je peux observer mes pensées sans être uniquement mes pensées.

Dans cette perspective, les Yama nous apprennent à reconnaître ce qui nous conditionne. Les Niyama nous apprennent à travailler avec ce que cette observation révèle.

Et, peu à peu, cette démarche nous rapproche d’une question centrale dans la philosophie de Patañjali :

si je peux observer mon corps, mes pensées, mes émotions et mes peurs… quelle est cette conscience qui observe ?

Conclusion

Au fond, la manière dont les Yama et les Niyama sont souvent présentés sur internet n’est pas fausse, mais elle reste souvent trop simplifiée pour rendre justice à la profondeur de ces enseignements.

Pankaj Saini disait souvent que, dans le yoga, il ne fallait pas chercher à simplifier trop vite, car c’est précisément ainsi que l’on passe à côté de la portée réelle des textes. C’est ce qu’il m’a appris à voir avec les Yama et les Niyama : dès que l’on comprend autrement ce que le yoga appelle « l’extérieur », leur lecture change profondément.

Les Yama deviennent alors des outils de connaissance de soi, et les Niyama des outils de travail sur soi. Ils ne nous disent pas seulement comment nous comporter ; ils nous invitent à observer plus finement ce qui nous conditionne, puis à travailler avec ce que cette observation révèle. Et c’est dans cette profondeur-là que, pour moi, leur véritable richesse apparaît.

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